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Archidémocratie - Le livre


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Si le mot démocratie a triomphé ...

« Si le mot démocratie a triomphé – dans sa lutte à mort avec d’autres mots – comme terme référentiel du meilleur régime, il n’est pas assuré que ce triomphe soit autre chose que le triomphe d’un mot. En somme, si la démocratie comme concept est devenu la référence obligée de la plupart des gouvernements actuels, il n’est pas certain pour autant que la démocratie existe actuellement. Cette incertitude est – pourrait-on dire – une quasi évidence de notre époque, comme si notre époque témoignait par excellence d’une conscience aigüe de l’absence ou du manque de démocratie. Comme si les régimes démocratiques proclamés comme tels continuaient de témoigner d’un écart ou d’un manquement à l’égard du mot démocratie et de toutes les promesses impliquées par ce mot. Si bien que nous nous trouvons désormais dans une situation historique singulière, où les plus féroces attaques à l’égard des régimes proclamés démocratiques ne semblent plus venir des antidémocrates, mais des démocrates eux-mêmes. »

Où en sommes-nous de la démocratie ? ...

« Où en sommes-nous de la démocratie ? Qu’en est-il de la démocratie en 2013 ? Malgré la disparité des situations, il est manifeste que les régimes proclamés démocratiques regorgent de pratiques non-démocratiques, dont il serait impossible de dresser la liste exhaustive. La première chose qui saute aux yeux est l’existence d’une caste de politiciens, dont l’endurance est flagrante, et dont le comportement général se distingue assez mal du conflit d’intérêts permanent. Mais d’autres symptômes sont assez visibles : la manipulation des électeurs, qui apparente les campagnes électorales à de véritables cirques publicitaires ; l’effacement de la souveraineté politique, relatif à la mondialisation des flux financiers et à la dette – colossale – des Etats (provoquée par les politiciens eux-mêmes) ; la multiplication des organismes transnationaux, dont le pouvoir échappe à toute légitimité démocratique (F.M.I., Banque Mondiale, O.M.C., B.C.E….) ; la banalisation de certaines politiques sécuritaires, qui portent atteinte aux libertés fondamentales ; ou encore l’éradication du scrutin proportionnel au profit du scrutin majoritaire, qui réduit le débat politique à l’opposition binaire et partisane. A titre d’exemples récents de déni démocratique, on peut citer : l’arrêt du recomptage des voix en Floride décidé par la Cour suprême en 2000, pour permettre l’élection de George Bush ; le traité de Constitution européenne rejeté par référendum (aux Pays-Bas, en France et en Irlande), puis ratifié discrètement par le parlement de ces pays ; ou – plus récemment encore – la soumission de gouvernements élus au gouvernement du marché spéculatif et des agences privées de notation. Ces exemples récents ne font pas système, mais ils témoignent – chacun à leur façon – d’un manquement manifeste à l’égard de la démocratie proclamée. Au final, la situation contemporaine se caractérise par un sentiment de défiance généralisée à l’égard du personnel politique, défiance dont la radicalisation politique et l’abstention massive constituent de puissants marqueurs. »

Dans la mesure où la délégation de pouvoir résulte d’une contrainte technique...

« Dans la mesure où la délégation de pouvoir résulte d’une contrainte technique, le problème principal ne tient pas à l’existence – inévitable – des représentants, mais à l’inadéquation du cadre juridique actuel, qui transforme la plupart des représentants en politiciens professionnels. Lorsque la politique devient un métier à part entière, il est évident que les chercheurs de mandats sont contraints d’ajuster leurs pratiques et leurs discours à la réalité du jeu électoral dont dépend leur avenir. C’est pourquoi, au lieu de s’indigner sans cesse au sujet de l’absence de vertu supposée des politiciens, il nous est apparu opportun d’esquisser un nouveau statut juridique capable de neutraliser le carriérisme politique, c’est-à-dire de ré-impliquer la majorité des citoyens dans la gestion des affaires publiques. Ce nouveau statut vise également à rappeler – aux gouvernants et aux gouvernés – que la politique n’est pas un métier. Quant à ceux qui continuent de croire aux charmes du métier, il est peut-être temps de signaler que même si la politique était un métier, elle ne serait pas un métier comme les autres ; notamment parce que l’action de gouverner engage – en dernière instance – la survie de l’ensemble des espèces terrestres. En somme, il s’agit d’inventer un dispositif juridique qui favorise – à terme – l’émergence d’une nouvelle espèce éphémère et diversifiée de représentants politiques. Nous proposons de nommer principe du cliquet un tel dispositif. »

Le principe du cliquet propose l’application de la notion d’effet cliquet à la représentation politique...

« Le principe du cliquet propose l’application de la notion d’effet cliquet à la représentation politique, c’est-à-dire la mise en place d’un nouveau mécanisme de sélection des gouvernants. L’aspect révolutionnaire du mécanisme consiste en ceci que les représentants politiques ne sont plus engagés dans une carrière partisane, mais ponctuellement détachés de leur métier pour effectuer une mission de service public. En d’autres termes, il ne s’agit plus de récompenser l’endurance et l’habileté rhétorique du personnel politique, mais d’obliger à la rotation rapide et irréversible du personnel en question. Pour résumer, on dira que le principe du cliquet consiste à dé-professionnaliser la vie politique, c’est-à-dire à favoriser un rapport distancié – parce que provisoire – à la chose politique. En somme, il s’agit d’éviter ce que Jacques Rancière appelle – en référence aux athéniens – le « pire des gouvernements » : le « gouvernement de ceux qui désirent gouverner ». La devise du cliquet représentatif pourrait se formaliser ainsi : dé-professionnaliser le personnel politique pour démocratiser la représentation. En pratique, il s’agit seulement de pousser l’insolence du mot démocratie jusqu’à son terme, c’est-à-dire d’impliquer la majorité possible des citoyens dans les décisions qui engagent l’intérêt commun. Lorsque les gouvernants se ressemblent étrangement et que les gouvernés ne gouvernent jamais, il ne suffit plus, en effet, de remplacer le personnel politique par un nouveau personnel, ni de changer le nom de la dynastie ; mais il devient nécessaire de promouvoir l’émergence d’une nouvelle espèce – éphémère et diversifiée – de gouvernants. Pour simplifier à l’extrême, on pourrait schématiser le principe du cliquet sous la forme d’une matrice de neuf principes correctifs applicables à l’ensemble des systèmes représentatifs mondiaux. »

Comme il arrive souvent aux gouvernants et aux gouvernés de confondre les mots et les choses...

« Comme il arrive souvent aux gouvernants et aux gouvernés de confondre les mots et les choses, il n’est pas inutile de rappeler que la démocratie est d’abord un mot de dix lettres de la langue française, c’est-à-dire une invention langagière (en l’occurrence : une traduction) qui n’est jamais assurée de trouver son sosie concret dans le grand réel. Le mot désigne bien quelque chose, c’est certain, mais il n’est pas certain que la chose en question existe actuellement, ni que la chose ait existé dans le passé, ni même qu’elle puisse exister dans le futur. En toute rigueur, il n’est pas exclu que le mot démocratie appartienne à cette famille de mots qui ne désignent rien d’existant et qui – à ce titre – relèvent exclusivement du domaine de la foi. »

Lorsque l’on se confronte à la dure réalité historique, on ne trouve donc pas la démocratie...

« Lorsque l’on se confronte à la dure réalité historique, on ne trouve donc pas la démocratie, mais seulement des processus – divers et variés – de démocratisation ; c’est-à-dire des processus par lesquels certaines populations humaines accèdent à davantage de pouvoir politique. Cela signifie que la démocratie n’est pas du tout un concept descriptif – qui traduirait une réalité donnée –, mais bien plutôt un concept programmatique qui indique la direction ou le seuil de terminaison de certains processus en cours. Pour cette raison, toute prétendue histoire de la démocratie est avant tout l’histoire de la démocratie proclamée, c’est-à-dire l’histoire des processus avortés de restitution. Une telle situation permet au moins de reconsidérer l’histoire officielle de la démocratie et de s’épargner les habituels couplets larmoyants autour du supposé déclin contemporain de la démocratie. Pour que la démocratie décline, il eût fallu au moins qu’elle existe. Ce qui existe, en revanche, ce sont des processus – partout à l’œuvre – de restitution, c’est-à-dire des processus – plus ou moins conscients – par lesquels certains corps humains accèdent à davantage de puissance. Quant aux processus en question, ils peuvent emprunter de multiples formes, allant de la pétition à la lutte armée, en passant par la guérilla culturelle et la manifestation. Dans la mesure où chaque stratégie locale de restitution vise l’extension du partage de la souveraineté politique, il est bien évident qu’elle s’expose à une résistance acharnée de la part des détenteurs du partage institué. Cette résistance aux processus de restitution peut prendre différentes formes, allant de l’intimidation à l’exécution, en passant par la censure, la surveillance, la torture ou la détention. D’ailleurs, c’est souvent lorsque le processus de restitution est brutalement entravé par les gouvernants – par exemple, lorsque la police ou l’armée commence à tirer à balles réelles ou à armes lourdes dans la foule rassemblée –, que la nature non-démocratique du gouvernement est la plus visible. Dans tous les cas de figure, ce que l’histoire et le présent du monde enseignent, c’est qu’il semble exister un seuil de destitution politique au-delà duquel le processus de restitution devient irréversible ; comme si les stratégies (défensives et offensives) des gouvernants ne parvenaient plus à endiguer le processus engagé. Au-delà d’un certain seuil invisible de destitution politique, il semblerait que les dispositifs habituels de paralysie démocratique ne fonctionnent plus ; comme si la majorité relative d’un pays devenait subitement consciente d’elle-même et de sa force. »

On a pris l’habitude de nommer révolution, ce moment très singulier dans l’histoire d’un pays...

« On a pris l’habitude de nommer révolution, ce moment très singulier dans l’histoire d’un pays, où l’ensemble du personnel politique est brutalement révoqué, en même temps que l’ensemble du droit en vigueur (coutumier ou constitutionnel), de telle sorte que la révolution soit gravée dans le marbre du temps. Mais l’existence de tels miracles historiques ne garantit pas pour autant que le partage du pouvoir politique sera effectif, ni que les beaux principes seront appliqués. En toute rigueur, il est même permis d’affirmer qu’aucune révolution politique – jusqu’à maintenant – n’est parvenue à faire de la démocratie autre chose qu’une jolie fleur rhétorique. Comme si le remplacement brutal du personnel politique et l’écriture d’une nouvelle Constitution ne suffisaient pas à produire l’avènement d’une véritable démocratie. Mieux : ce dont l’histoire des révolutions témoigne avant tout, c’est que la révolution est une enseignante sévère « qui fait abondamment usage de ce moyen éducatif qu’est la déception ». Non seulement les révolutions ne parviennent pas à produire le fameux « gouvernement du peuple », ni « l’échange de logements entre riches et pauvres », mais le trouble politique qui en émane est propice aux conspirateurs et aux opportunistes, c’est-à-dire à tous les acteurs surexcités de la révolution et de la contre-révolution. Il ne suffit donc pas de remplacer brutalement le personnel politique, ni de se gargariser de grands principes constitutionnels et abstraits, pour s’assurer que la démocratie nouvelle est arrivée ; comme il ne suffit pas de proclamer le déclin de l’ancienne, pour s’assurer qu’elle a existé. Il ne suffit pas non plus de s’indigner, ni de transmettre le virus de l’indignation ; même si, à tout prendre, l’indignation vaut peut-être mieux que l’acceptation résignée. Si l’on veut éviter que la démocratie ne soit rien d’autre qu’une pure invention conceptuelle et publicitaire, il est donc nécessaire de faire un effort supplémentaire qui – pour l’instant – n’a pas été accompli. »

Que faudrait-il donc inventer, si l’on voulait cheminer sérieusement vers la démocratie ? ...

« Que faudrait-il donc inventer, si l’on voulait cheminer sérieusement vers la démocratie ? Jusqu’à maintenant, nous avons évoqué trois conditions historiques de possibilité : l’existence d’une juridiction souveraine qui protège l’intérêt commun de l’intérêt privé et l’intérêt privé de l’intérêt commun ; la plus grande multiplicité possible de centres autonomes de décision ; et la résistance à l’unification impériale (venue de l’intérieur et de l’extérieur). Contrairement à ce que pourrait laisser croire l’étymologie du mot, nous avons également supposé que la démocratie comme régime politique n’impliquait pas l’absence de délégation politique, mais bien plutôt l’instauration d’un certain type encadré et provisoire de délégation. Ce qu’il reste à inventer, ce sont donc – en priorité – des procédures de délégation conformes à l’exigence démocratique, c’est-à-dire conformes à l’exigence d’un partage effectif et transitoire du pouvoir politique. C’est précisément dans l’espoir de contribuer à une telle invention, que nous avons esquissé une matrice de principes correctifs applicables à l’ensemble des systèmes représentatifs mondiaux. Dans tous les pays où la politique est devenue un métier – ce qu’elle a toujours été d’ailleurs – la vocation de la matrice consiste à dé-professionnaliser la politique, afin de favoriser l’émergence d’une nouvelle espèce éphémère et diversifiée de représentants. D’une certaine façon, il s’agit seulement de rappeler que la décision politique ne devrait pas être – en démocratie – la propriété exclusive d’une minorité de beaux parleurs. Pour autant, l’application de la matrice garantit seulement la fluidité et non la qualité des représentants politiques, et il est bien évident que les inventions nécessaires à accomplir ne peuvent pas se limiter à de simples modifications juridiques ; même si l’ensemble du droit mondial nécessite un sérieux réajustement démocratique. Si l’on voulait cheminer sérieusement vers la démocratie, il ne suffirait donc pas de s’assurer que le représentant politique soit éphémère, mais il faudrait également s’assurer qu’il soit démocratiquement vertueux, c’est-à-dire détenteur de certaines dispositions favorables à la préservation de l’intérêt commun. »